NOS ROSES CES PUTAINS

EXTRAIT
Dans le noir une voix d’homme s’élève. Pendant le texte de ce dernier, on entend des femmes qui chuchotent et qui rient semblant commenter les paroles de l’homme. On distingue dans la pénombre leur silhouette. Elles installent deux chaises sur le devant de la scène, à droite.

VOIX MASCULINE.-
Elles sont belles nos filles, elles ont de longs cheveux, des yeux immenses, leur corps est long et gracieux.Elles se tiennent droite et ne ploient pas sous les tâches. Elles sont belles nos filles. Elles ont la parole précautionneuse, elles ont la force que nous n’avons plus, elles ont l’entêtement des générations.

La voix se tait, comme brisée.
La lumière se lève sur une plage de sable. Dans le coin gauche, assise en tailleur face aux spectateurs, une jeune fille habillée d’une longue robe d’été regarde l’horizon fixement.
Deux femmes plus âgées sont assises sur des chaises en plastic blanc sur la droite de la scène en biais, dans la pénombre, et regardent la jeune fille. Elles sont vêtues de pantalons beiges et de chemisiers à fleurs dans les tons pastel et portent un foulard sur la tête.

FEMME 1.-
La pauvre.

FEMME 2.-
Oui, la pauvre.

FEMME 1.-
C’est à dire ?

FEMME 2.-
La pauvre quand même.

FEMME 1.-
Si au moins elle savait.

FEMME 2.-
Oui.

FEMME 1.-
Elle est manipulée. C’est clair.

FEMME 2.-
La preuve.

FEMME 1.-
La preuve quoi ?

FEMME 2.-
Bah, la preuve.

FEMME 1.-
De toutes façons, c’était une petite peste. Une horrible petite fille, tu sais, quand elle prenait des airs là, des airs de princesse. Elle mettait ses lunettes de soleil et elle faisait…

FEMME 2.-
Oui, oui, je me rappelle. Elle faisait comme si elle ne nous connaissait pas.

FEMME 1.-
Pourtant, franchement, pas de quoi…

FEMME 2.-
Non, ça c’est sûr, pas de quoi.

FEMME 1.-
Oui.

FEMME 2.-
Et puis dès qu’on préparait le repas, tu te rappelles la manie qu’elle avait de fourrer ses mains dans les plats. Ses doigts plein de morve, là, qui puaient.

FEMME 1.-
Elle est manipulée.

FEMME 2.-
Ce n’est pas elle qui veut ça. Elle va redevenir elle-même. Ce n’est pas grave. Ça va passer. Tu sais, ça va passer.

Elles se taisent. Bruit assourdissant de la mer.

Premier tableau

FEMME 1.-
C’était la plage, la mer, les cheveux plein de sel et de soleil. Une jeune fille était là avec sa famille. C’était sur la côte. Et l’homme, elle l’a rencontré dans cet univers marin. Tout semblait magnifique, simple et beau et tout à coup… elle était prête à se donner… (un temps) à se sacrifier ?

Elle regarde la femme 2 comme si elle attendait une réponse. Le bruissement de la mer s’arrête brusquement.

ISARN (voix off).-
Ecoute petite, le bord de mer. La vie devant toi. Vraiment quel avenir ? Tu sais, tu pourrais être beaucoup, si tu…

La jeune fille répond devant elle.

ELIA.-
…Si je me sauve, si j’abaisse la garde, si je brûle les étapes.
Si je garde la bouche ouverte. Etroite, cette bouche.
J’aime tes mains douces, ton sexe aussi.
Le baiser du galeux.
Mon corps pourrait offrir beaucoup d’amour, il pourrait t’aimer, vous aimer encore.

ISARN(voix off).-
Ecoute petite caillette, petite.

ELIA.-
Tais-toi.

Retour au va et vient de la mer, au vent, aux cris des mouettes. Les femmes reprennent leurs échanges depuis leurs chaises comme si cette fois-ci il s’agissait d’un jeu.