LES 13 DE B.

EXTRAIT
C’est une salle d’attente dans un aéroport international. La lumière est triste. On n’a même pas pris la peine d’allumer les présentoirs d’articles de luxe. C’est international, mais c’est le rebut, la salle au fond des couloirs, vols de troisième zone. Deux hommes sont assis face à face sur les sièges centraux qui forment un U face aux spectateurs. Ils sont un peu avachis et ont comme seul bagage, un sac plastique chacun. Un vigile, jambes écartées, chien en laisse, les surveille. Le brouhaha de voyageurs, valises à roulettes, résonne au loin. A droite, séparés par une cloison de chantier en bois, une série d’urinoirs et toilettes ainsi qu’un lavabo. Cette partie de la scène est plongée dans l’obscurité.

HAUT PARLEUR
Last call for the flight A49 to Roma

SAÏD
J’y vais. Je m’en fous. J’en peux plus de rester.

ABDALLAH
Tais-toi. Tu entends dehors ?

SAÏD
(agressif)
Quoi ?

ABDALLAH
Ils avancent. Ils sont sur le chemin.

SAÏD
Abdallah. Putain, tu vois pas qu’on est dans un aéroport bordel. Dehors, c’est le bitume, la grisaille ! Une ville qu’on ne connaît pas! De la merde !

ABDALLAH
Ecoute ! Tu ne sais pas écouter. Ils viennent, tous, pour nous. Ils nous sortiront de là. Comme ils nous ont sorti de l’Eglise, comme ils nous ont sorti de Cisjordanie.

SAÏD
Tu es fou. J’y vais. Je veux pas croupir dans cette odeur de pisse.

Le jeune homme se lève. Le vigile balbutie quelque chose. Le chien aboie une fois. Saïd jette un regard noir à l’homme et fait quelques pas. Le vigile le surveille, tendu.

ABDALLAH
Il faut attendre.

SAÏD
Je vais tout faire péter, je vais leur montrer, ils ne peuvent pas nous traiter …

ABDALLAH
Ne parle pas comme ça.

SAÏD
Piégés ?

ABDALLAH
On n’est pas les seuls. Ils nous ont refoulés mais ni dedans, ni dehors. Juste dans le rien et le vide entre cinquante chaises en plastique et une série de chiottes.

Saïd se rassoit à contrecoeur. Bruits de micro qu’on tripote. Larsen. Les trois hommes ne réagissent pas, comme s’ils n’entendaient pas.

VOIX DES 15
Messieurs, mesdames. Please. Craaaaaaaaaaaaakkkkkk. Hum hum. Commençons… S’il vous plaît…. C’est urgent… La séance du 13 mai 2002 est ouverte… S’il vous plaît… Messieurs les ministres, s’il vous plaît…

L’ALLAITEUSE
(intriguée)
C’est quoi ces bruits ?

Une femme corpulente, tapie jusque-là dans l’ombre, apparaît sur la dernière chaise de la rangée, face au spectateur. Son visage, encadré par des cheveux noirs et raides est recouvert de cirage noir, tandis que sa poitrine blanche et volumineuse est nue. Le reste de son corps est emballé dans des séries de tissus.

SAÏD
(exaspéré)
Quel bruit ?

ABDALLAH
Tu vois, elle entend aussi.

L’ALLAITEUSE
Ils étaient 13, 13 dans l’église de Bethléem. Ils ne sont plus que deux…

SAÏD
Ta gueule la vieille.

L’ALLAITEUSE
Vous êtes les derniers, parce que vous êtes les pires. Ils ne vous veulent pas. Vous les dégoûtez. Vous leur faites peur.

SAÏD
Salope.

ABDALLAH
Reste assis.

L’ALLAITEUSE
(doucereuse)
Il peut me frapper s’il veut.
(inspirée)
Je connais une histoire, l’histoire très belle d’une femme et d’un homme qui faisaient l’amour dans l’eau et qui ont eu un enfant.

VOIX HAUT PARLEUR
Last call for the flight A 49, to Roma. Last call…

SAÏD
J’y vais.

ABDALLAH
Tu iras où ils voudront que tu ailles.

SAÏD
(violent)
Non. J’irai pas dans le Nord. J’ai peur du froid. Il paraît que ça rentre dans ton corps et que ça ne sort plus jamais. Je veux pas être comme eux.

ABDALLAH
Tu es jeune. Tu recommenceras. Tu renaîtras avec une peau de froid, une langue de froid, une vie de froid. Imagine, une grande blonde, mince, avec ce teint marbré. Et puis ta maison au milieu de la neige. Tu as déjà vu la neige.

SAÏD
Merde Abdallah. Je ne suis jamais sorti de Palestine.
Abdallah a un rire étouffé.

ABDALLAH
Pour moi c’est foutu. Regarde, ma femme et mes enfants à Bethléem et moi, perdu au milieu de Chypre.

SAÏD
Au moins, ils parlent anglais.

Saïd sort de sa poche une boîte de chocolats lingot d’or. Il l’ouvre méticuleusement. Abdallah, inquiet, se penche vers lui.

ABDALLAH
(chuchotant)
Ça vient d’où ?

SAÏD
A côté.

ABDALLAH
Tu es idiot ou quoi. On est juste en face du kiosque.

SAÏD
Parce que tu crois que la communauté européenne va t’apporter un plateau-repas ? Tu devrais les appeler, ils sont en retard.

Saïd se goinfre de chocolat. Il le mange à la suite sans prendre de respiration sous le regard envieux d’Abdallah.

L’ALLAITEUSE
(inspirée)
J’aimerais raconter l’histoire d’un enlacement.

ABDALLAH
Je vais pisser.

Le chien grogne. Saïd fait une petite boulette avec le papier du chocolat et la lance sur le chien.

VIGILE
La pause est dans un quart d’heure.

ABDALLAH
(voix forte)
J’ai besoin de pisser.

SAID
Dans un quart d’heure, tu auras vraiment envie.

L’ALLAITEUSE
Les néons d’en face se sont allumés dans le carré gris. Le ciel céleste se reflète dans la vitre. Allez, allez, pas de racontars, on attend tous l’heure du goûter, dans les crèches, dans les maisons, dans les gares, dans les bureaux, dans les trains. L’hiver nous entraîne, nous entrave aussi. On rêve de maisons chaudes et de cheminées enveloppantes. Ne brûlez pas toutes vos cartouches.
Je n’allaite plus. Les nuages passent dans le ciel.

SAÏD
On n’aurait jamais dû accepter.

ABDALLAH
Tu aurais préféré crever en martyre, dans la grotte du petit Jésus. Le nez collé sur son tombeau, à genoux, les couilles pleines de sang.

SAÏD
Pourquoi pas ? Maintenant je suis orphelin.